The Eddy

Réalisation : Alan Poul / Musique : Glen Ballard et Randy Kerber

La musique intradiégétique au service de la narration

Scène de l’épisode 7 : extrait et analyse du rôle de la musique

La musique Jazz est au centre de cette série, elle est son ADN. Elle a néanmoins une composante essentiellement intra-diégétique : quand nous l’entendons, elle provient de l’histoire et est perçue par les personnages.
On retrouve ici un beau casting international de vrais musiciens (dont Damian Nueva, Bassiste exceptionnel avec qui j’ai eu la chance de travailler sur l’enregistrement de la BO de “A Media Voz” et que je découvre en acteur convainquant).

Un album à produire...

Dans cet extrait qui fait partie de l’épisode 7 dont la réalisation a été confiée à Alan Poul, la caméra nous accompagne dans l’intimité de Katarina, la batteuse du groupe, qui se retrouve dans de nombreuses galères… C’est aussi le début de l’enregistrement de l’album pour les musiciens.

Nous sommes ici dans une situation d’écoute particulière aux côtés de Maja, la chanteuse principale du groupe : la voix seule se laisse entendre au spectateur (titre “Bar Fly”), à l’inverse des ingénieurs son qui, eux, ont accès à l’ensemble de la musique, enregistrée précédemment. C’est une position de cloisonnement auditif1 qui nous place en intimité forte avec les personnages.

L’image nous fait vivre des histoires parallèles parcourant différents lieux et protagonistes de la série : Katarina, Sim et Julie. Chacun vit des émotions très différentes et la musique, qui revêt ici un caractère anempathique2, fait le lien entre eux, tout en assurant la continuité de l’histoire, puisque les ellipses sont allégées par la présence musicale.
Durant cette séquence, les sons sont d’abord coupés, laissant entrevoir la musique dans son plus simple appareil, nous transportant dans une forme d’onirisme et d’auto-suggestion des dialogues. Nous revenons ensuite sur Maja qui termine sa chanson et retrouvons la sphère sonore avec la conversation entre Franck et Elliot. La musique est alors en arrière-plan après avoir été au centre des attentions sur la séquence précédente.

Le voyage de la musique

Caractéristique de la “Musique on the air”3 chère à Michel Chion, la musique se déplace dans les espaces intra / extra-diégétiques4, grâce à la présence d’éléments de diffusion (enregistreurs notamment).
Cette scène illustre à merveille les propos d’Alan Poul sur la série :

Les morceaux sont plus que des pauses dans le récit, ils sont tissés dans le récit, ils deviennent une part séduisante de la narration

Pour résumer

La musique “on the air” est un bel exemple – parmi tant d’autres – que l’on peut retrouver au cinéma et qui allie souvent ces qualités : voyage dans les espaces sonores, continuité temporelle tout en faisant avancer l’histoire, onirisme.
Ici le caractère anempathique nous permet de prendre davantage conscience de la situation inconfortable vécue par Katarina, filmée de dos dans un espace exigu, qui contraste fortement avec les autres personnages présentés ici. Position renforcée également par le cloisonnement auditif évoqué précédemment.

Petite lexicographie

1Cloisonnement auditif (Michel Chion, 2003) : Il y a cloisonnement auditif quand nous n’entendons pas ce que des personnages entendent, ou quand symétriquement, ils n’entendent pas tout ce que nous entendons. Il y en a aussi lorsqu’ils n’entendent pas tous la même chose, et que nous sommes comme spectateurs associés ou non à l’écoute ou à la non-écoute d’un d’entre eux.

2Anempathique (Michel Chion, 1985) : Effet d’indifférence ostensible d’une musique – parfois d’un bruit – présents diégétiquement dans une scène, au caractère pathétique ou tragique de cette scène. La particularité des musiques anempatiques est qu’elles se poursuivent pendant ou reprennent après celui-ci sans en être affectées, comme si de rien n’était.

3Musique “on the air” (Michel Chion, 1990) : Dans une fiction audio-visuelle, voire une séquence de film documentaire, on appellera sons “on the air” (“sur les ondes”) les sons présents dans une scène mais supposés être retransmis électriquement, par radio, téléphone, interphone, amplification électrique, etc…, ce qui les fait échapper aux lois mécaniques (dites naturelles) de propagation du son, et franchir librement l’espace, tout en restant situés dans le temps réel de la scène. Ils peuvent alors voyager librement, quand il s’agit de la musique et plus particulièrement d’une chanson, d’une position d’écran à une position de fosse.

4Intradiégétique : son dont l’origine est présente physiquement dans l’histoire. A l’opposé, les sons dits “extradiégétiques” ne sont pas perçus dans l’univers des personnages.

/ Synopsis

Auparavant adulé à New York, le pianiste Elliot Udo est à présent copropriétaire d’un club de jazz en faillite à Paris qu’il co-dirige avec Farid, dont les secrets vont avoir de sérieuses répercussions sur leur groupe de musique. Sa femme Amira soutient tant bien que mal le club. De son côté, Elliot entretient une relation amoureuse mouvementée avec Maja, la chanteuse principale de son groupe. Et quand sa fille de 16 ans, Julie, réapparaît soudainement dans sa vie, il doit surmonter ses faiblesses et apprendre à grandir.

/ Informations

Mini-série américaine créée par Jack Thorne sortie en 2020 sur Netflix.

Réalisation : Damien Chazelle (ep 1,2), Houda Benyamina (ep 3,4), Laïla Marrakchi (ep 5,6) et Alan Poul (ep 7,8).
Musique : Glen Ballard et Randy Kerber